madmike(35)
PARIS, Francia98%
La Villa Seurat pourrait sembler à se fier à son nom une villa occupée par l un des pères du pointillisme, mais en fait cette villa est une rue parisienne, puisqu à Paris certaines rues en impasses sont baptisées villas, et ladite rue créée sur un terrain resté disponible ne fut lotie qu en 1926, soit plus de trois décennies après le décès du peintre.
Le nom de la Villa Seurat ne fut cependant pas choisi au hasard, puisqu elle fut dès l origine conçue pour abriter des artistes dans une série d ateliers, et dès lors le choix de l un des précurseurs des avant-gardes était somme toute logique, et contribua peut-être à attirer sur les lieux quelques célébrités, comme Salvador Dali ou Henry Miller.
L endroit est en tout cas désormais une ruelle paisible, où il fait bon se promener, voire pour les plus chanceux découvrir l atelier d une artiste injustement méconnue
L on est là au Sud de Paris.
La Villa Seurat est située à deux ou trois cents mètres des boulevards des Maréchaux, aux confins de la capitale, ce qui explique sans doute que le terrain en soit resté disponible aussi tardivement, ayant échappé aux grandes opérations immobilières de l époque hausmanienne, plus centrées sur l Ouest parisien, et à celles du début de la IIIème République, souvent limitées aux grands axes.
L on n est pas très loin de la Cité Universitaire et de l agréable parc Montsouris, plus près encore du grand réservoir de Paris où l on stocke assez d eau pure pour abreuver la capitale à coup d eau extraite de rivières lointaines, mais c est probablement la proximité, relative cependant, du quartier de Montparnasse qui en faisait un lieu propre à attirer des artistes.
La grande époque du Montparnasse bohême était encore proche, les artistes de la Ière école de Paris (Modigliani, Brancusi, ) étaient devenus célèbres, même si c était parfois à titre posthume, et l on vit s y installer dès l origine les peintres Marcel Gromaire (n°3) et Jean Lurçat (n°3 bis), et la sculptrice Chana Orloff (n° 7 bis), tandis que Salvador Dali y eut plus tard ses habitudes, au n°1
Le lieu est paisible.
La rue est pavée, ce qui devient une rareté dans une capitale que l on a prestement dépavé lorsque l on a constaté que le pavé avait en temps d émeute une fâcheuse attirance pour l uniforme, et que sous les pavés il y avait plus souvent un CRS sonné que la plage attendue par les soixante-huitards utopistes, du moins du tant qu ils ne s étaient point reconvertis dans le cynisme arriviste.
L impasse fait que la circulation y est rarissime, à part quelques automobilistes venus se garer malgré le panneau d interdiction et cyclistes pestant de ne trouver ici point de borne pour ranger leur vélib à la couleur improbable, sans doute choisie par quelque designer daltonien et/ou bourré, les deux n étant point incompatibles.
Le promeneur est donc tranquille, et rare, il pourra même avec un peu de chance deviser avec quelques uns des heureux occupants de ce coin tranquille de Paris, où l on ne se croirait pas dans la capitale speedée tant le temps semble s y être arrêté, il y a comme un air villageaois dans cette rue tranquille, loin des encombrements de Paris
L architecture en est souvent un peu rigide.
André Lurçat est l architecte de la plupart des ateliers, et le frère du peintre Jean Lurçat (surtout connu d ailleurs pour ses tapisseries), signe là des immeubles qui ont un petit air de Mallet-Stevens, mais avec moins d invention et de dynamisme, les formes sont un peu trop simples et fonctionnelles, et seul l immeuble du n°8 pour Mlle Quillé est réellement intéressant, les retraits et sauts créant des formes beaucoup moins banales, libérées de la rigidité fonctionnaliste il faut dire que, comme il s agissait d un immeuble d habitation et non d atelier, les contraintes étaient moindres, pas besoin de caser obligatoirement une grande verrière.
Auguste Perret, le poète du béton qui construisait dès 1900 en ce matériau et trouva la consécration dans l après-guerre avec le centre-ville du Havre désormais inscrit au Patrimoine Mondial, signe au n°7 bis avec l atelier de Chana Orloff un petit chef d œuvre, la rigidité de la façade étant démentie par une ornementation géométrique qui en rompt la monotonie, et l intérieur étant subtilement aménagé, dégageant deux ateliers, l un d exposition, l autre de travail, surmontés par une passerelle puis un appartement.
Les autres immeubles sont plus anonymes, mais l ensemble est ici supérieur à la somme des parties, et, si chaque bâtisse est souvent assez quelconque, l alignement de variantes diverses mais assez homogènes sur le thème de l atelier crée un ensemble charmant, les immeubles sont suffisamment distincts pour éviter la monotonie, et suffisamment proches pour créer une dynamique d ensemble, et donner une personnalité à cette rue pas banale, et qui a heureusement été intouchée depuis, à part un immeuble tardif, mais dans la même veine, venu combler une parcelle restée vide
L atelier de Chana Orloff vaut la visite.
La sculptrice d origine russe côtoya Amedeo Modigliani et Constantin Brancusi, et, après quelques œuvres initiales encore très marquées de leurs influences, trouva rapidement son style personnel, des œuvres figuratives mais simplifiées, à mi-chemin entre la tradition du XIXème siècle et l avant-garde des années 10, un style qui lui valut rapidement le succès, et lui permit de mener une lucrative carrière de portraitiste. L artiste fut au summum de sa réputation dans les années 20 et 30, mais dut fuir en Suisse pendant la guerre en raison de sa judéité, et les œuvres plus tourmentées qu elle réalisa ensuite eurent moins de succès, sauf en Israël, sa seconde patrie, ce qui fait que près de quarante ans après sa mort elle est assez injustement oubliée.
La petite fille de l artiste a transformé l atelier en véritable musée, les œuvres de Chana Orloff y sont montrées de façon dense, des portraits alignés dans des casiers comme des têtes délaissées d un musée de cire aux maternités mises en valeur ou dindon se pavanant de sa patine dorée, l on peut y voir des plâtres originaux comme des tirages en bronze, des sculpteurs monoxyles ou des plâtres peints, et même un petit marbre, même si l artiste ne semble guère avoir prisé ce matériau long à travailler, et ne permettant pas de multiples sans interventions de praticiens chargé de reproduire la sculpture. L endroit est encore imprégné du souvenir de l artiste, il n a sans doute guère changé depuis son décès, et constitue une rétrospective aussi émouvante que désordonnée d une œuvre que l on souhaiterait reconnue par les grands musées, et point seulement confinée dans ce lieu secret !
L endroit n est que rarement ouvert, puisqu il ne s agit point d un musée au sens classique du terme mais d une collection précieuse pieusement conservée par les héritiers qui tentent, avec leurs moyens, de faire vivre la mémoire d une artiste délaissée par les histoires de l art officielles, mais qui sera certainement redécouverte un jour, un peu comme sa contemporaine Tamara de Lempicka en peinture qui, après avoir été stigmatisée comme une peintre mondaine, est désormais reconnue comme l une des artistes majeures de la première moitié du XXème siècle, et il m étonnerait qu une artiste qui a côtoyé les avants-gardes, voire à contribuer à en répandre le goût, reste éternellement délaissée.
L on peut en tout cas visiter l atelier dans le cadre des journées du patrimoine (3ème week-end de septembre, de 10h00 à 12h30 et de 14h00 à 17h00), ce qui est certainement la manière la plus simple et la plus gratuite, et donne l occasion de voir l œuvre présentée par la patite fille elle-même, sinon il semble que certaines visites guidées groupées soient organisées
La Villa Seurat est une rue charmante.
L on oublierait presque devant cet alignement paisible d ateliers d artistes le long d une rue pavée que l on se trouve à Paris, à seulement deux ou trois cents mètres des éternellement encombrés boulevards des Maréchaux, et si l architecture d André Lurçat est parfois un peu rigide, l ensemble résultant est plaisant, et pas seulement par le souvenir des artistes illustres qui y ont logé.
L atelier de la sculptrice Chana Orloff a pieusement été conservé par ses héritiers, et, en l absence d une reconnaissance muséale de cet artiste en dehors d Israël, c est certainement le seul endroit où découvrir l œuvre injustement méconnue de celle qui a côtoyé et interprété les avants-gardes, même s il faut pour cela bien viser
Note : 7/10
- Villa Seurat, Paris 14
- impasse donnant sur la rue de la Tombe-d Issoire, un peu au Nord des Réservoirs de Paris
- RER B Cité Universitaire (ou tram T3 Garigliano)
- rue en accès libre
- atelier Chana Orloff uniquement dans le cadre des journées du patrimoine (entrée libre) ou de visites organisées (groupes sur réservation)