madmike(35)
PARIS, Francia99%
Ossip Zadkine est né en 1890 à Vitebsk, une ville alors russe et désormais biélorusse, que son contemporain Marc Chagall connut également, mais il quitta l empire tsariste dès l adolescence, pour poursuivre sa formation artistique, et s attacha bien vite à Paris, faisant partie de cette turbulente bohême cosmopolite du Montparnasse des années 10 que l on appela ensuite l Ecole de Paris, ou la Première Ecole de Paris pour la distinguer d une Seconde Ecole de Paris plus tardive (aux environs de 1950) et plus abstraite.
Le sculpteur resta fidèle toute sa vie à cette partie de Paris, et il acheta en 1928 une petite maison qui n était pas dans la prairie, maison que sa veuve Valentine Prax légua par testament en 1981, ainsi que tous leurs biens, à la ville de Paris pour qu elle soit érigée en musée dédié à l œuvre du sculpteur.
Le musée Zadkine était né, et ce musée méconnu présente toujours un ensemble de sculptures d Ossip Zadkine, ainsi que parfois de petites expositions temporaires d art moderne
L endroit est charmant.
La rue d Assas est assez banale, alternant lourds immeubles IIIème République et immeubles modernes et sans âme, et l on ne soupçonnerait point qu elle pût recéler un tel lieu, dont l entrée est pour le moins discrète et anodine, simple ouverture d une voie privée pénétrant à l intérieur du pâté de maison.
La maison d Ossip Zadkine est là, cernée par des immeubles trois fois hauts comme elles, une petite maison blanche, un jardin au mur couvert de lierre, deux ateliers qui permettaient au sculpteur de travailler et d exposer, puisque classiquement un sculpteur disposait d un atelier privé où il préparait ses œuvres futures et d un atelier public où il les présentait aux amateurs désireux de les acquérir.
C est mignon comme tout, un lieu secret dont on ne supposerait pas l existence en plein Paris, et qui vaudrait déjà le coup d œil même s il n abritait aucun musée.
Le jardin est désormais de sculptures.
La maison blanche qui fut la demeure du sculpteur pendant près de quarante ans est au fond, l un des ateliers sur un côté, un autre de l autre, un mur couvert de lierre ferme le tout, ménageant un petit jardin au milieu de tout cela, pas bien grand, juste assez de place pour y loger une douzaine de sculptures, harmonieusement insérées dans la végétation.
La Sculpture pour un jardin (1943-44) n a jamais autant mérité son nom, bien que le titre soit un peu réducteur pour cette forme allongée de quelque poète à la lyre, les Mains végétales (1957-58) mêlent leur bronze à l herbe environnante, en écho au thème de la sculpture qui fusionne forme humaine et végétale, tandis qu un étrange Hermaphrodite est dans l ombre, et que le Grand Orphée (1956) joue à jamais de son instrument, séparé pour toujours de l Eurydice restée aux Enfers.
Le soleil éclaire parfois les bronzes, leur donnant subitement une autre allure, il faut passer en ce jardin à plusieurs reprises, les lumières changent, les formes se révèlent ou se dissolvent suivant le jeu des ombres et des nuages, et la présentation de cet ensemble de bronzes est assurément fort réussie
La maison et les ateliers abritent le musée.
Les lieux sont exigus, et ne permettent que des présentations partielles des collections du musée, en particulier les dessins et autres papiers fragiles ne sont que très rarement sortis, alors que le fonds du musée en la matière est bien fourni, en raison même de sa constitution à partir d un legs. L on peut ainsi parfois voir un des quatorze exemplaires localisés de La prose du transsibérien, un livre d artiste avant-gardiste qui associe dans une mise en page très particulière un poème en prose de Blaise Cendrars et une illustration fort colorée de Sonia Delaunay-Terk, l ouvrage n est que rarement de sortie, mais fort intéressant, tant par le charme coloré des illustrations orphistes de Sonia Delaunay que par son importance dans l histoire des livres d art, qui en font un peu l ancêtre de beaucoup d essais du XXème siècle.
Les trois premières salles du musée présentent de façon chronologique l œuvre d Ossip Zadkine, l on voit ses premières têtes très brutes, proches des sculptures de Modigliani, faire place à des formes plus épurées, dans la lignée d un Brancusi, et le style personnel s affirmer, un mélange harmonieux de cubisme et de figuratif, très proche de ce que pouvait faire une Chana Orloff à la même époque dans les années 20, puis de plus en plus cubisant, mais sans jamais, sauf à l extrême fin, abandonner le souci de représentation. L artiste est bien de son époque, puisqu on le sent influencé par le cubisme comme par l art déco, mais en même temps il s en dégage clairement, il crée son style à lui, et les œuvres de la maturité sont clairement des Zadkine, impossibles à confondre avec d autres, il a su prendre le meilleur du modernisme sans s enferrer dans le dogmatisme de l abstraction
La quatrième salle du musée assemble au contraire sans souci chronologique une série de bois monoxyles, sculptures d un bloc taillées directement dans les billots, depuis les très figuratives Vendanges (1918), où l on sent le poids des grappes sur les corps lourds, jusqu au flamboyant Prométhée (19 56), porteur déjà un peu abstrait de la flamme qu il donna aux hommes, sous le regard placide d une Tête dorée (1923) aussi simple qu étrange. La présentation est très réussie, la forêt de sculptures-colonnes centrales devenant une foule tranquille, celle de l œuvre méconnue de ce sculpteur subtilement original
Il y a aussi parfois des expositions temporaires.
Les deux ateliers permettent d accrocher quelques œuvres, mais leur taille réduite est assez peu adaptée à celle des plasticiens actuels, qui se complaisent souvent dans le gigantisme, et la notoriété relative du musée fait que ne s y expriment pas les plus notoires des artistes contemporains.
L exposition Inverse times propose ainsi à l été/automne 2007 quelques œuvres des brésiliens Angela Detanico et Rafael Lain, et même s ils ont en parallèle l honneur de figurer à la Biennale de Venise, dans le pavillon brésilien, il faut bien constater que leur œuvre n a rien de transcendant, et que l exposition est vite vue, une vidéo, une installation, et une série de photographies abstraites.
La volonté de faire vivre le musée par des expositions temporaires est sympathique, mais sans doute un peu vaine, le musée n a ni l ampleur ni les moyens qui lui permettraient réellement de se frotter à l art le plus contemporain, et se contente de proposer des petites expositions qui auraient plus leur place dans des galeries
Le musée Zadkine est un lieu secret et charmant.
Le legs généreux de Valentine Prax, veuve de l artiste, a permis de préserver le cadre où le sculpteur passa les quatre dernières décennies de sa vie, et l aménagement intelligent permet de joliment présenter son œuvre, malgré l exiguïté des lieux qui oblige à des roulements, en particulier parmi les documents et dessins.
Le jardin est absolument ravissant, et permet de présenter une douzaine de bronzes de la maturité de l artiste de façon optimale, en faisant jouer la végétation et les ombrages sur les formes des sculptures, tandis que la maison abrite une petite présentation essentiellement chronologique qui permet d appréhender l œuvre de l artiste et son évolution.
Les expositions temporaires sont plus mineures, brèves par essence vu l exiguïté des lieux et d un intérêt relatif, mais la qualité du musée en lui-même et des collections permanentes fait vite oublier cette faiblesse
Note : 8/10
- Musée Zadkine
- 100 bis rue d Assas
- RER Port Royal (ligne B)
- tous les jours sauf mardi : 10h00 - 17h40
- 26,40 francs (soit 4 euros), TR 13,12 francs (soit 2 euros)