madmike(35)
PARIS, Francia98%
Salvador Dali fut l un des plus grands peintres du XXème siècle, mais pas le plus désintéressé, au point qu André Breton , qui savait être cruel avec ceux qu il excluait à tour de bras du groupe surréaliste, le rebaptisa Avida Dollars , en une anagramme restée célèbre de son nom. Le peintre catalan mourut riche, marquis et fort vieux, ne survivant que quelques années à Gala, la compagne de sa vie après avoir été un temps l épouse de Paul Eluard , mais son œuvre est restée, et est complaisamment exposé de par le monde.
Les œuvres de Dali sont bien sûr partie intégrante des plus grandes collections d art moderne mondiales, à commencer par le musée national d art moderne de Beaubourg ou la londonienne Tate Modern, et elles sont régulièrement montrées dans des expositions d envergure (Dali au Palazzo Grassi à Venise en 2004, Dali et le cinéma à la Tate Modern en 2007). Deux musées au moins lui sont dédiés, l un à Figueiras en Espagne et l autre à Tampa en Floride, mais une exploitation plus originale est faite de son œuvre avec des espaces Dali, présentant essentiellement des multiples, disséminés dans les principales villes européennes.
Il en existe notamment un à Berlin et un à autre à Venise, mais le plus accessible pour un français est bien évidemment celui de Paris, qui a succédé depuis 1991 à l Historial de Montmartre , amusant musée de cire local sans doute moins rentable, et cet espace dali parisien est baptisé Espace Dali Montmartre .
L on est à deux pas de la place du Tertre .
La placette est toujours envahie de peintres d un intérêt très relatif, dont les barbouillis n intéressent que les touristes qui espèrent sans doute vainement y trouver le nouvel Utrillo , mais à dix mètres à peine de cette placette grouillante se trouve la très calme rue Poulbot, ainsi nommée en l honneur du célèbre dessinateur montmartrois, dont l art de croquer les gamins de Paris a rendu le patronyme légendaire.
L on domine d ailleurs Paris de cette rue, et y ressent la froidure hivernale amplifiée par des vents que rien n arrête ici, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans la capitale dont les immeubles forment souvent un écran efficace. La rue est discrète, encore pavée, et serait sans doute ignorée si le fléchage n indiquait immanquablement l espace Dali Montmartre au touriste de passage ou parisien de résidence.
La façade d une maison bourgeoise s orne du portrait du célèbre moustachu, à gauche la boutique, à droite la caisse et l entrée, et il ne reste plus, délesté au passage de 65,60 francs (soit dix euros) par personne (Visa acceptée, mais pas l American Express), de s engager dans un escalier rouge pour gagner les profondeurs de la demeure, et découvrir le musée
Il s agit d une grande salle, aux formes compliquées.
Les murs sont de noir peints, et le chauffage oublié, ce qui fait d ailleurs que l on s y gèle un peu, mais le contenu en vaut le détour, avec treize bronzes de grande dimension, quelques uns de plus petite, des œuvres en matériaux divers (couverts, sculptures de verre), des robes de créateurs, et des centaines de lithographie de Salvador Dali .
Il s agit donc de multiples, les bronzes à la cire perdue sont dans leur grande majorité tirés à 12 exemplaires (assez hypocritement divisés en 6 ou 7 numérotés, complétés d épreuves d artistes, de fondeurs ou de HC à la signification mystérieuse), les lithographies tournent plutôt autour de 200 exemplaires, la technique permettant assez facilement des longues séries.
La multiplicité explique d ailleurs qu il y ait plusieurs espaces Dali de par l Europe, puisque les œuvres ne sont jamais uniques, même si leur tirage est limité, mais pour en avoir vu d autres celui de Paris est le mieux loti du côté des bronzes, avec une belle série de grands bronzes...
Les bronzes sont magnifiques.
L éléphant spatial se dresse sur de grêles jambes, en un surprenant oxymoron visuel, et la patine noire de son bronze contraste avec la teinte ambrée de l obélisque de résine qu il porte, l animal était un motif visuel récurrent de certaines œuvres du peintre, et il est superbe ainsi transposé en trois dimensions.
Les montres molles prennent une autre dimension en quittant l espace pictural pour la sculpture, trois variantes en sont proposées, toutes superbes, jouant sur le contraste des patines entre l arbre qui la supporte et la montre elle-même, tandis que l Alice est une innocente fillette jouant à la corde, mais dont le visage se fait roses, en l une de ses doubles lectures que le maître surréaliste affectionnait.
La licorne est un animal dangereux, perçant de sa corne un mur virginal, tandis que L escargot acquiert des ailes qui lui donnent une célérité inhabituelle, et que le Dieu de la Sainte Trinité devient un pouce, une métamorphose que César n aurait sans doute pas réprouvée !
Le Saint Georges est plus classique, le chevalier étincelant transperçant de sa lance un serpent représentant le fameux dragon, tandis que la Vénus représente une des nombreuses variantes disloquées de la Vénus de Milo revue et corrigée par Salvador Dali, mais peut-être pas la plus heureuse.
Les bronzes ne sont certes pas des pièces uniques, et ont été largement exécutés par des assistants, Salvador Dali étant septuagénaire à l époque de leur fonte, mais ils sont fort réussis, visuellement très frappants, et la vision de cet ensemble tout de même assez rare (chacun des bronzes n existe qu en douze ou quatorze exemplaire, et il est exceptionnel d en voir autant réunis) justifie à elle seule la visite du musée.
Les lithographies sont plus irrégulières.
Salvador Dali était fort productif, il a exécuté des dizaines de planches pour illustrer des livres d art divers, essayant aussi bien la reprise de photographies que le dessin façon test de Rorschach, et il y a dans les dizaines de lithographies exposées des œuvres plus ou moins convaincantes.
Les songes drolatiques de Pantagruel deviennent ainsi prétexte à des variations dignes de Jérôme Bosch, sorte de bois à l ancienne, tandis que la Biblia Sacra est illustrée de façon très variée, avec par exemple un Moïse dérivé d une tache d encre rouge projetée telle un boulet sur le papier.
Il y a là des réussites, mais aussi d œuvres lithos beaucoup plus discutables, certaines étant quand même peu lisibles, et l on a parfois l impression que l artiste produisait pour produire, et fournir les nombreuses planches exigées par des vendeurs pas toujours scrupuleux. L ensemble vaut le coup d œil, mais un coup d œil critique, et d ailleurs les éclairages inhabituellement intenses pour des œuvres graphiques, que les normes muséales internationales exigent de ne pas soumettre à plus de 50 lux, indiquent assez qu elles ne sont pas considérées comme irremplaçables
Il y a encore quelques autres choses à voir.
Le décor d une église est la survivance de l Historial de Montmartre , et ce décor en trompe-l œil fort réussi, au point que certains touristes y jettent des pièces croyant sans odute avoir affaire à une véritable église, abrite maintenant le crucifix inspiré du Christ de Saint-Jean de la Croix (lui-même visible à Glasgow, au Kelvingrove Museum and Art Gallery), après avoir hébergé les mannequins de St Ignace de Loyola et de ses compagnons fondateurs de la Compagnie de Jésus !
L intérieur surréaliste inspiré de dessins de Dali a belle allure, mais le meuble présenté n est pas, semble-t-il, œuvre originale, et l on peut aussi voir quelques œuvres dérivées en matériaux divers, des sculptures de verre assez étranges, ou des couverts surréalistes dont l on peut douter qu ils aient été réellement utilisés, sauf sans doute devant les photographes dont Dali était friand.
L espace limité du musée a en tout cas été rempli au maximum, même si l on peut regretter l absence de peintures, trop précieuses pour être exposées ici
La galerie annexe est assez surréaliste.
Elle se situe en temps ordinaire dans le musée, mais a été déplacée place du Tertre pendant les travaux de réaménagement, et propose à la vente des œuvres de Salvador Dali, ou d autres artistes, uniquement des multiples, l on retrouve là l esprit très commercial de Dali, qui lui aura survécu.
Les bronzes proposés sont ainsi des tirages de 385 exemplaires (350 officiels, plus 35 épreuves d artistes), à la finition approximative (patine médiocre, traces mal finies), et l on peut se demander en quoi une telle fonte, réalisée bien évidemment sans contrôle direct de l artiste (et peut-être même posthume d ailleurs, la date de tirage n étant pas précisée) est encore une œuvre d art originale. L usuel pour un bronze est de limiter le tirage à 6-8 exemplaire et une ou deux épreuves d artiste, et là on quitte le domaine de la fonderie d art pour entrer dans celui de l exploitation à grande échelle ! Bon, s ils arrivent à en vendre, tant mieux pour eux, mais tant qu à collectionner, je préfère être plus sélectif
Les lithographies voient leurs tirages poussés à cinq cents exemplaires parfois, là encore on a l impression que le filon est bon, et à côté de celle de Dali, l on trouve du Picasso, et même un Ben, c est un peu le bric-à-brac, et cette galerie très commerciale a surtout pour intérêt d être chauffée, au contraire du musée, ce qui permet de récupérer un peu de chaleur dans la froidure hivernale
La boutique est assez décevante.
Elle est plutôt dédiée à des produits dérivés de l univers dalinien en général qu en rapport direct avec le musée, et par exemple les cartes postales proposées reproduisent plus volontiers les tableaux de Sali, pourtant invisibles ici, que ses bronzes ou lithographies, qui sont le sujet du musée.
Les ouvrages sont de même assez généralistes, à part un catalogue du musée à 225 francs (soit 34 euros), assez cher vu son épaisseur limitée et son caractère broché, et l on vend surtout des parfums, qui valent sans doute plus par le flaconnage dalinien que par leur fragrance, il n y manque plus que des tablettes de chocolats Lanvin pour être complet, puisque le marquis de Figueiras était fou du chocolat Lanvin, suivant une publicité restée célèbre
La seule reproduction en rapport avec le musée est en fait la médaille de la monnaie de Paris, jeton de collection à 13,12 francs (soit deux euros) reproduisant de façon assez réussie l une des montres molles
L Espace Dali Montmartre est un petit musée amusant.
Les bronzes sont absolument magnifiques, et méritent à eux seuls le détour et le prix d entrée, mais les autres œuvres exposées sont nettement plus secondaires, et il est évident que ce musée est assez commercial, destiné à exploiter le nom de Dali comme une marque en un quartier où le touriste ne manque point.
Le lieu mérite la visite, mais avec un œil critique, et s il est évidemment très secondaire au regard des grands musées parisiens, il est quand intéressant en raison de l ensemble de bronzes exceptionnel ici rassemblé
Note : 6/10
Espace Dali Montmartre
- 11 rue Poulbot, 75018 Paris
- tous les jours : 10h00 - 18h00
- 65,60 francs (soit 10 euros) l entrée
- www.daliparis.com